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Simondon et l'esthétique (en préparation)

Depuis sa redécouverte il y a une dizaine d'années, l'oeuvre exigeante et complexe de Simondon fait l'objet d'une réception très favorable dans le domaine de l'esthétique philosophique comme dans l'art contemporain. Bien qu'un tel engouement prenne souvent la forme d'un effet de mode ou d'un emprunt donnant une impression de sérieux et de profondeur, il n'est pas sans intérêt de constater qu'il existe une véritable rencontre entre la pensée de Simondon et l'époque que nous vivons. Cette époque est celle où esthétique et technique, sensibilité et opérativité, information et transformation, contemplation et action redéfinissent notre rapport à nous-mêmes et au monde.

Cet ouvrage propose d'une part un examen du statut, du rôle et des effets de l'esthétique dans l'oeuvre de Simondon ; il établit d'autre part les conditions philosophiques d'un prolongement critique de son oeuvre sous la forme d'une théorie générale du sensible et de l'opération intitulée "technoesthétique". Les catégories traditionnelles de matière et de forme, de sensation et de perception, d'imitation et d'image, d'imagination et de création, d'objet et de machine, s'en trouvent radicalement transformées.

Faillite du capitalisme et réenchantement du monde, L'Harmattan, 2006

 

Le capitalisme mondialisé est sans adversaire à sa mesure. Désormais seule condition des échanges humains et unique horizon de l'avenir, il nous apparaît dans un règne sans fin. Sa puissance irrationnelle et illimitée tend à le confondre avec l'ordre de la nature, elle efface par là toute condition historique de son existence, toute possibilité de critique sociale et donc toute volonté humaine d'en finir et maîtriser la finalité.

Tout ce qui donnait ainsi du sens à notre entreprise et ce à quoi nous étions voués est devenu menant au lieu d'être stimulant. Autrement dit, ce sentiment de notre "misérable condition" c'est converti en une indignation localisée puis en un rejet global d entre dévouement ; rejet qu'il s'agit désormais pour nous de dépasser pour retrouver une finalité non seulement à notre travail, mais à toute activité humaine.

Faillite du capitalisme et réenchantement du monde

Chapitres de livres

"La réticulation du monde. Simondon penseur des réseaux, in Vincent Bontems (dir.) Simondon et l'invention du futur, Paris, Klincksieck, 2016

 

La théorie du réseau proposée par Simondon est décisive pour répondre à une telle exigence, dans la mesure où elle fait du réseau à la fois ce que le monde naturel est et ce que le monde humain produit à travers l’évolution technologique qui les médiatise. Sans céder à une « rétiologie » facile, je voudrais montrer ici que Simondon est le penseur de la mondialisation réticulaire parce qu’il est le penseur de la réticulation du monde.

La réticulation du monde

"Le fonds des images. Intuition et devenir du monde d'après Simondon", in A. Dumont et A. Wiame (dir.), Image et philosophie. Les usages conceptuels de l'image, Peter Lang, 2014.

La philosophie de Simondon est précisément celle qui peut fournir les bases d’une iconologie générale, parce qu’elle est une philosophie du « fonds des images ». Cela pour trois raisons fondamentales : premièrement, c’est une philosophie radicalement antisubstantialiste de la réalité, c’est-à-dire une philosophie de l’effondement du monde, laquelle cherche à expliquer la genèse ou « individuation » des êtres physiques, biologiques et psychosociaux, en faisant fond sur un fonds, que Simondon appelle le « préindividuel », réserve de potentiels actualisés par toute individuation et milieu associé à tout individu advenu ; deuxièmement, elle est une philosophie non utilitariste de la technique à l’époque des ensembles industriels et des réseaux d’information, laquelle pense la technique comme système autonome au sein l’évolution de la « médiation de l’homme et de la nature », qui peut à cette condition servir de fond(s) à la constitution du collectif et fournir les bases d’une culture réellement universelle ; enfin parce qu’elle est une philosophie non représentative de l’image, l’image étant conçue comme le fond(s) de l’activité de l’être vivant sujet, c’est-àdire comme une tierce réalité ayant indépendance, pouvoir et signification, qui, une fois replacée dans le cycle de l’imagination, fait de l’image le fond(s) propre de l’invention du monde.

Le fonds des images

Le fonds des images

"Poétique et politique du lien : art et réseaux sociaux numériques", in Estrella Rojas, Réseaux sociaux numériques et médiations humaines, le social est-il soluble dans le web?, Paris, Hermès-Lavoisier, 2013.

 

Il s’agit donc de reposer la question du lien, en tant que l’art chercherait toujours à lier quelque chose : à lier des forces plutôt qu’à opposer des formes à une matière, à lier des singularités et des champs préindividuels plutôt qu’à juxtaposer des individus identifiés, à lier des passages de singularités plutôt qu’à sérialiser des identités administrées, à lier des déliaisons aux normes et institutions plutôt qu’à imiter des représentations ordonnées. C’est pourquoi, dans une certaine mesure, tous les liens qui font les réseaux sociaux aujourd’hui recèlent un potentiel artistique et politique, non seulement parce qu’ils peuvent donner des formes sensibles à l’imaginaire social qui se construit avec le web 2.0, mais surtout parce qu’ils peuvent donner de la profondeur et de l’intensité à ce qui risque de n’être qu’un jeu de surfaces aveugles, où les individus ne sont plus que des écrans de projection d’un narcissisme hypertrophié et où les liens ne sont que des quantités produites et contrôlées à des fins commerciales. Tel est l’enjeu majeur qui se dessine dans les pratiques artistiques que nous allons maintenant étudier, en tant qu’elles s’engagent dans la question politique comme question de la participation.

Poétique et politique du lien

Le fonds des images

"Moulage, modelage, modulation. Essai de typologie", in L. Roussillon-Constanty, D. Vaugeois et M. Parsons, Empreinte, imprégnation, Impression, Tarbes, PUPA, 2014.

L’empreinte est sans emprise. Cette remarque peut s’entendre selon deux directions opposées : l’empreinte est sans emprise parce qu’elle excède toute prise de ce qui la rend possible et de ce qui la rend pensable ; et l’empreinte est sans emprise parce qu’elle manque à toute prise du réel dans sa totalité et du concept qui cherche à l’élucider. Selon la première direction, l’empreinte est irréductible à un objet, présent ici et maintenant, unique et stable dans ses limites. L’empreinte est en cela plus que l’attestation d’un événement, plus que le résultat d’une opération plastique, qu’elle soit volontaire ou non. Ce surcroît de l’empreinte peut prendre la fonction de signe qu’on lui confère traditionnellement, celle qui fait d’elle un système de renvois. Mais si l’empreinte fait signe à autre chose qu’elle-même, elle ne renvoie pas seulement à l’agent qui l’a produite ni même aux circonstances matérielles qui lui ont donné telle configuration, elle fait signe aux autres empreintes, à la profusion d’empreintes laissées dans le monde.

Moulage, modelage, modulation

Le fonds des images

"Le milieu technique de l'art", in Ivan Toulouse (dir.), Technique et création, Paris, L'Harmattan, 2012

La technique est inessentielle à l'art. Telle serait, à titre d'hypothèse, la leçon philosophique fondamentale qu'il faudrait retirer des grandes analyses de Kant, Hegel et Heidegger. Chacun à leur manière, ils ont affirmé avec insistance l'hétérogénéité radicale de la technique et de l'art pour répondre au problème du fondement de l'esthétique. En d'autres termes, et selon cette leçon apparemment incontournable, tout discours esthétique fondé trouverait son point de départ et sa consistance

philosophique dans l'idée que : l'art, en son essence, est quelque chose de radicalement autre que la technique. Il n'y aurait donc pas d'autre manière de penser l'art comme tel, c'est-à-dire d'en définir la nature et d'en décrire l'activité, sinon que d'exclure la technique.

Le milieu technique de l'art

Le fonds des images

L'invention dans la philosophie de Gilbert Simondon (avec Jean-Hugues Barthélémy), in Eurêka. Le moment de l'invention, un dialogue entre art et science, Paris L'Harmattan-Paris8, 2008.​

Nous sommes ici réunis pour penser le « moment de l’invention », mais aussi pour confronter l’invention scientifique et l’invention artistique. C’est ce second aspect des choses qui nous intéressera, Ludovic Duhem et moi-même.

Or, si l’on veut bien se demander d’abord ce qu’est une invention, on sera peut-être conduit à considérer que l’invention scientifique, en tant qu’elle vise à une connaissance, est aussi bien, elle, découverte, tandis que l’invention artistique, en tant qu’elle vise à produire ce qui émeut, est aussi bien création, de sorte que la véritable invention serait l’entre-deux propre à la technique.

L'invention dans la philosophie de Gilbert Simondon